Utopiapiales 3

Bloody Friday 1 :

 

C’est en fait une journée extrêmement difficile à raconter.

 Je l’ai vécue dans un brouillard d’angoisse dont émergeaient ça et là quelques îlots de bonheurs intenses et de paniques totales. Sans compter de longues, très longues minutes de ridicules achevés.

 

Dragon dans la brume amasse la loose.

(et paume ses lunettes)

 

Car, pour commencer, je suis passée en mode "semeuse" des 9h du matin. C’est-à-dire que j’ai commencé à perdre et à oublier tout ce que j’avais sur moi (non pas mon slip). Heureusement qu’on avait retrouvé la Gare de Nantes, la veille.

 Dans mon dos, une cohorte de copains consternés – et dont l’agacement montait – organisait la caravane destinée à me ramener mon sac, mon badge, mes gants, mon fric, mes bouquins, ma tête. Je suis naturellement semeuse dans la vie mais là, j’ai passé les bornes du surnaturel. Ma mère prétend que j’étale mon ego pour éviter d’y faire face quand je suis nouée. Et à cet instant précis, je l’étais au point que la solution gordienne m’avait paru seule valide.

Oui.

Oui, j’ai pensé à me faire seppuku avant de monter rejoindre Jean-Claude Dunyach, Sylvie Lainé, Catherine Dufour et Xavier Mauméjean sur l’estrade du bar de Madame Spock afin de disserter à propos du renouveau de la nouvelle de sf.

J’aurais dû.

Sans rire.

Le cousin Machin de la famille Addams aurait été une recrue bien plus utile à mes compagnons. D’abord, il aurait dit des trucs, lui. On n’aurait peut-être pas tout compris mais je ne suis pas sûre que le peu que j’ai marmonné ait été franchement compréhensible non plus. Ensuite, il n’aurait pas mordu métaphoriquement Georges Bormand la seule fois où une phrase articulée de plus de dix mots aurait franchi la barrière de ses lèvres (je parle du cousin là, pas de Georges).

Je crois que j’ai terminé la salve par "j’ai pas pour mission d’éclairer l’humanité". Eh bien, de ce côté-là, aucun danger, j’étais passée en état de singularité tel que j’absorbais le moindre photon passant à portée de mon fauteuil gris.

Deux choses m’ont sauvée :

– la brochette d’amis au fond de la salle qui assistait à la chose comme à la pendaison de Cartouche au moment où il monte sur le gibet et qu’il voit toute sa bande en larmes déssiminée dans la foule :

Anne Fakhouri est allée respirer un grand coup à ma place à un moment donné.

Karim Berrouka me faisait des grimaces.

Raphael Pannassié me ravitallait en café.

Alain Névant soutenait une cloison avec l’aide de Barbara Bessat-Lelarge. J’ai eu peur quelques minutes pour les consommateurs de bières qui papotaient joyeusement de l’autre côté.

– la montre de Sylvie Lainé qui était juste à portée et sur laquelle je comptais les secondes qui me séparaient de la fin de la torture.

En redescendant de l’estrade, j’avais compris la finalité du pilori en tant que supplice.

 

Bon dieu, je n’ai pas le moindre souvenir de ce que mes compagnons ont pu raconter, eux.

La honte totale, je vous dis.

 

 

la cousine Machine et Sylvie Lainé

 

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